Richard Powers : Nous devons remettre le plus qu’humain au coeur de l’histoire

L’tat de la plante et de la dmocratie amricaine, l’amour paternel, la question de la vie sur terre et dans l’univers, la volont de poursuivre ce que vous aviez commenc d’explorer avec L’Arbre-monde, notamment la question de la transformation de la conscience… Qu’est-ce qui a fait natre l’tincelle de ce livre ?
Richard Powers : Un peu tout cela en mme temps. Et le fait que j’ai commenc penser comment raconter une version intime de cette transformation de la conscience loin de l’exceptionnalisme humain et vers un tat d'”inter-tre” quand je travaillais sur L’Arbre-monde. cette priode je me demandais quoi cela ressemblerait pour un individu d’avoir ce genre de changement de conscience individuelle. En 2013, j’ai entendu parler de cette thrapie qu’on appelle “neurofeedback dcod“. Une personne apprend imiter les schmas crbraux d’une autre personne en obtenant des feedback en temps rel via une IRM fonctionnelle. J’ai trouv cela trange et trs vocateur d’une nouvelle faon de voir le monde depuis une autre perpesctive. J’avais commenc, aprs avoir achev L’Arbre-monde, crire un livre impliquant cette technologie. Mais a ne marchait pas vraiment alors j’ai mis ce livre de ct. C’tait la priode du confinement que j’ai pass dans ma maison des Great Smoky Mountains o j’ai littralement un quart de millions d’hectares de nature sauvage au fond de mon jardin. Je faisais de longue randonnes dans la fort en essayant de ne pas penser au problme que j’avais avec ce nouveau livre. Un jour, j’tais sur une piste seul, je n’avais pas vu un humain depuis trois bonnes heures, et j’ai eu la sensation bizarre d’un petit garon assis sur mon paule, comme si je sentais son poids. Puis je l’ai imagin marcher mes cts dans la fort, embrassant toute cette biodiversit. Je l’imaginais me dire : es-tu rel ? Je me suis alors demand ce que penserait un enfant si un parent devait lui expliquer pourquoi cette richesse autour de nous est en train de disparatre. Comment est-ce que je rpondrais ses questions. Une fois rentr chez moi, je savais ce que j’allais faire de ce roman, les dialogues entre pre et fils, quel genre de duo ils allaient composer.

Le roman se droule dans une Amrique au bord de la catastrophe, qui sombre dans le fascisme et plutt proche de l’Amrique de Trump.
Le livre est une sorte de fiction spculative qui, si elle ne reflte pas fidlement la politique de ces deux dernires annes aux tats-Unis, la rend trs reconnaissable. J’ai fait ce que fait gnralement la science-fiction avec le futur proche, mais avec le prsent proche. Les vnements de ces dernires annes dans l’administration Trump taient eux-mme une sorte de science-fiction. Beaucoup d’entre-nous, devant les titres des journaux chaque jour, se disaient : ce n’est pas vraiment en train d’arriver ! Il tait impensable de se dire que quelqu’un comme lui pouvait dtruire la Constitution sans avoir rendre de comptes, provoquer dans les esprits ce qui ressemblait de plus en plus une guerre civile, s’octroyer plus de pouvoir par la division. Pire, alors que j’crivais le livre, en 2020, il tait vident que Trump allait essayer de subvertir les rsultats de l’lection, quel qu’en soit d’ailleurs le rsultat. Nous ne savions pas d’une semaine sur l’autre si la dmocratie allait survivre. Entre novembre et janvier, tous les faits et gestes de l’administration Trump semblaient mener un coup d’tat, tout cela ayant t couronn par l’meute du Capitole. En fait, ce que je prdis dans le livre aurait pu advenir durant l’hiver de l’lection. J’avais trouv un moyen de dcrire ce que nous avons tous fini par ressentir dans la ralit. Et tout cela peut encore arriver quand on voit la manire dont Trump se prpare pour 2024 : la moiti du pays et la grande majorit du parti rpublicain sont convaincues que l’lection a t truque et veut renverser la situation. Au vu de l’tat du paysage politique amricain, la possibilit que tous les glissements vers le chaos dcrits dans le livre se produisent dans la ralit est trs forte.

Un besoin de diffrence

S’agissant de cette Amrique au bord du chaos, le livre fait beaucoup penser une sorte de miroir pr-fin du monde de La Route de Cormac Mc Carthy : l’amour et la solitude d’un pre et de son fils, l’pouse et mre dcde, un monde dont on ne sait pas exactement par o il va craquer. Y avez-vous pens en l’crivant ?
Je n’en avais pas conscience en crivant le livre. Bien sr, j’avais lu La Route lors de sa publication et il avait eu un grand effet sur moi. Il est donc tout fait possible qu’il ait eu une influence au moins inconsciente sur moi. Vous n’tes pas le premier pointer cette connexion entre les deux romans, comme si ces deux histoires constituaient un avant et un aprs, avec ce pre qui ferait n’importe quoi pour protger son fils dans une priode de grande incertitude et de catastrophe. Mais il y a videmment des diffrences de perspectives entre les deux livres : La Route est raconte la troisime personne et le fils y demeure un mystre, sa personnalit n’est pas trs dtaille. Il est davantage question du pre qui est la figure protectrice. Mon livre est racont la premire personne du point de vue du pre mais le fils est le centre de l’histoire, sa sensibilit aux problmes, cette manire trange et passionne qu’il a de confronter la ngligence inconcevable pour lui des adultes, sa rage et ses craintes, il est beaucoup plus prsent. Le pre est davantage une figure en raction qui essaie de comprendre le mystre enferm double tour dans le cerveau de son fils.

Sidrations fait aussi cho un autre livre, auquel vous faites l directement rfrence, Des fleurs pour Algernon (1966), un classique de science-fiction sign Daniel Keyes. Charlie Gordon et Robin Byrne y suivent une trajectoire parallle dans leur traitement pour amliorer leurs capacits neuro-crbrales. La grande diffrence tant pour Charlie il s’agit d’intelligence cognitive et pour Robin d’intelligence motionelle. Pourquoi avoir tiss ce lien entre les deux romans ? Et pourquoi cette distinction ?
Je savais grce mon travail sur L’Arbre-monde que Sidrations serait centr sur l’intelligence motionnelle. Parce que l’intelligence cognitive n’a pas suffi faire voluer l’tre humain de cette culture du suicide collectif qui est la ntre en une culture de la cohabitation et de la rhabilitation. Il y a une phrase dans L’Arbre-Monde qui dit que tous les meilleurs arguments du monde ne suffiraient pas faire changer d’avis un individu. Je suis convaincu qu’une bonne histoire peut le faire. Je savais donc que j’allais raconter une histoire sur cette transformation de la conscience travers la capacit motionnelle, les motions et les sensations et non la pense. En crivant, j’ai commenc voir comment tout cela pourrait fonctionner : je ferais passer un enfant d’un tat de perplexit un tat de lucidit. cause de la pression de la culture dans laquelle il volue, cet tat de lucidit serait menac et ramen un tat de perplexit. J’ai alors pens que cela me rappelait une histoire que j’avais lu lorsque j’tais peine plus vieux que Robin l’est dans le livre, Des fleurs pour Algernon. Je me suis souvenu que ce livre tait une fable qui reprenait elle mme le propos de L’Allgorie de la caverne de Platon. Daniel Keyes utilise d’ailleurs en exergue de son livre une phrase de L’Allgorie, qui m’a donne le titre amricain du livre : Bewilderment.

Ce qui est intressant avec la technique du neurofeedback utilise sur Robin c’est qu’elle peut agir comme une mtaphore de la littrature : se mettre dans l’tat mental d’un autre et par l gurir de certains maux, c’est une dfinition possible de la littrature.
Au cours de l’histoire, Theo surnomme le neurofeedback la machine empathie. Au fur et mesure que l’histoire se droule, elle permet essentiellement de s’exercer l’tat mental d’une autre personne. Cette technique accde simplement ce vieux rve de l’tre humain : savoir ce qui se passe rellement dans la tte d’une autre personne, ce que a fait d’tre quelqu’un d’autre. Ce dsir vient d’une frustration de la conscience d’tre pris au pige de notre propre tte. Nous voulons dsesprment atteindre quelque chose au-del de nous-mmes et embrasser la grande perspective de l’hors-de-nous. Nous ne le pouvons pas et le neurofeedback joue avec ce vieux dsir et cette vieille frustration. Mais vous avez raison : lire un livre c’est participer ce genre d’entranement mme si c’est plus lent, moins prcis, moins rptable. Quand nous lisons un roman nous ne cessons de nous demander qui devrais-je tre pour tre comme cette autre personne, pour ragir sa manire ? . Cet acte d’identification un autre point de vue est lui-mme un entranement l’empathie. Mais je ne rduirais pas cela la seule littrature. Je pense que l’art en gnral est une invitation d’une sensibilit une autre, s’identifier une perspective extrieure nous-mme. C’est trs proche de ce que le livre dcrit avec le neurofeedback, ceci prs qu’il acclre un processus qui avec l’art nous est accessible dans une forme plus limite.

Pensez-vous que la littrature soit assez puissante pour changer notre conscience au point de nous permettre de changer notre rapport au monde et le monde lui-mme ou est-ce malheureusement illusoire ?
Quand on regarde le pass et qu’on s’attarde sur des moments o notre culture, nos croyances collectives, notre conscience commune se sont tranformes, c’est toujours l’art qui a catalys ces changements. La question est combien de changements l’art peut-il catalyser, quel point est-ce difficile et quelle frquence peut-il le faire ? Le pass est plein d’exemples d’oeuvres d’art qui ont provoqu des changements dans la conscience et des transformations durable des croyances collectives. Abraham Lincoln est connu pour avoir attribu le dclenchement de la Guerre de Scession La Case de l’Oncle Tom. Des gens jusque-l indiffrents ont pu ressentir de l’empathie pour les esclaves et cette transformation de l’indiffrence en sentiment d’horreur fut le fait de la fiction et du rcit. On peut dire la mme chose d’autres transformations sociales en Amrique : La Jungle d’Upton Sinclair a permis de modifier les lois sur le travail et a veill l’Amrique aux horreurs de l’industrie alimentaire. Il en a rsult beaucoup de lois dans la premire moiti du XXe sicle qui ont chang notre manire de travailler et de vivre. Plus rcemment, une pice comme Angels in America ou le film Philadelphia ont t dterminants dans l’volution des consciences vis–vis de la cause LGBT. Cela a permis des gens parfois trs conservateurs d’exprimenter une sorte de saut d’empathie et de raliser que leur manire de dcider qui peut avoir des droits ou non tait atroce. Leur vie n’a pas t affect par des arguments mais par le fait de s’tre laisss embarquer par une histoire.

Vos personnages voluent en quelque sorte dans deux ralits : Theo emmne son fils explorer la nature sauvage amricaine mais aussi, virtuellement, des exoplantes sur lesquelles il simule des modles sur la possibilit de la vie. Un de ces mondes est trs rel, l’autre, bien que scientifiquement plausible, trs potique. Les deux semblent reprsenter votre inclination pour les romans empreints de science et votre got pour la fiction pure. Vous est-il impossible de faire fonctionner l’un sans l’autre, comme si c’tait pour vous une manire, dans l’criture, de marcher sur deux jambes ?
Je ne pense pas ces deux aspects de mon criture comme deux membres spars. Nous apprenons depuis toujours connatre le monde de plusieurs manires : il y a une impulsion scientifique qui nous permet de dterminer qui nous sommes et o nous sommes dans l’univers et une impulsion potique pour nous nommer et pour articuler ce que a fait d’tre vivant. Mais toutes deux ont leur origine dans la mme impulsion. travers la mythologie notamment. Ce sont seulement des spcialisations que nous avons perfectionn de gnration en gnration vers des domaines individuels qui nous ont fait les sparer. Ma fiction est une manire de montrer ce qu’ils ont en commun. Quand j’tais un jeune auteur on me demandait sans cesse pourquoi mes livres taient empreints de science, ce que je trouvais trange puisque la plupart des choses que nous faisons et qui nous dfinissent sont le fait d’avances scientifiques, notre culture est scientifique et technologique. Tout ce qu’on raconte comme histoires dcoule directement de nos inventions, de nos dcouvertes. La vieille question de ces deux cultures, de ces deux modes de comprhension du monde a t tranche dans un essai du mdecin et essayiste Lewis Thomas qui dit en substance qu’il y a un dnominateur commun entre tous les sciences, tous les arts, et toutes les humanits : quelque soit la discipline que vous choisissez pour comprendre le monde, toutes ces disciplines ont quelque chose en commun. Et c’est chose, c’est l’tonnement.

Pourquoi avoir voulu faire de Robin un enfant neurodivergent un trait sans doute hrit de Greta Thunberg dont un personnage de votre roman s’inspire galement ? Faut-il tre diffrent, hypersensible, pour acqurir une conscience soucieuse de l’tat du monde ?
J’ai bien sr t inspir par Greta Thunberg au moment de crer Robin. Mais aussi par des enfants de mon entourage, en particulier un neveu et une nice. Voir l’intensit avec laquelle ces enfants se confrontent la perplexit du monde adulte me fait penser qu’un enfant n’a videmment pas besoin d’tre divergent pour ressentir l’intensit de l’co-drame que nous vivons, ce n’est d’ailleurs pas ce que dit le livre. La conscience de ce drame est contagieuse chez les enfants et nous mesurons chaque jour la peur et le dsespoir qu’ils ressentent l’gard du futur, de l’extinction de masse et de la catastrophe climatique. Nos enfants sont terrifis et ils nous en veulent. Et cela transcende le spectre des diffrences chez les enfants. Mais ce livre parle aussi du besoin de diffrence. Quand Robin a du mal accepter l’indiffrence des adultes, il est paniqu l’ide que toutes ces espces vont disparatre avant qu’il ait eu la chance de les voir ou de les connatre. Le livre suggre que l’incroyable spectre des diffrences entre les tres humains est une ressource inestimable pour affronter l’avenir, maintenir l’espoir et nous changer nous-mmes. La mme culture qui a produit l’exceptionnalisme humain, qui a russi se convaincre que seuls les humains sont sacrs, conscients et intelligents, et intressants, cette culture voit tout ce qui est au-del de l’humain comme quelque chose montiser ou modifier ou liminer. C’est une monoculture. Elle veut que tout ressemble une exprience rationalise et normative. Ce sont les voix de personnes qui ne rentrent pas dans ce modle qui nous forceront raliser quel point c’est une folie. Ce sont les diffrences humaines qui nous feront accder la grande diversit et la diffrence du “plus qu’humain” [expression mise au point par le philosophe David Abram en 1996, le plus qu’humain dsigne la nature terrestre et vhicule l’ide d’une cologie de la participation interspcifique, NDLR].

En quoi le mtier de Theo, astrobiologiste, permettait aussi d’clairer sur l’tat de notre plante ? S’agissait-il pour vous de relier l’espace extrieur et l’espace intrieur ?
Votre question est si bien formule qu’elle contient sa rponse. Le mtier d’astrobiologiste est assez nouveau, il s’est dvelopp dans l’ombre de la dcouverte des exoplantes et de l’explosion de notre connaissance de ce quoi ressemblent les plantes, o elles se trouvent et quelle pourrait tre leur histoire. L’astrobiologie ne consiste pas seulement trouver de la vie ailleurs dans l’univers, il s’agit de poser des questions sur la vie au sens le plus large possible. quel point est-il difficile de dmarrer ; combien de voies pourrait-elle suivre une fois qu’elle a commenc ; quel point les conditions dans lesquelles la vie se dveloppe peuvent-elles tre extrmes ; quel type de chimie est disponible pour la vie ; quel point est-elle durable ; quel point est-elle susceptible de destruction ? En fin de compte, l’astrobiologie se proccupe de savoir si la vie est un hasard ou si elle est inhrente aux lois de la physique et de la chimie. Bien sr, tout ce que nous dcouvrons l-haut a d’immenses ramifications avec notre comprhension de la vie ici. C’est la curiosit de savoir si la vie peut ou non survivre dans des conditions extrmes dans l’espace qui a rendu les chercheurs plus conscients de la possibilit de la vie dans un environnement extrme ici sur terre. Au sens le plus large, ces champs de recherche de la biosignature et les questions de Robin sur les extraterrestres, la recherche de son pre pour la question la plus large de l’agencement et du potentiel de la vie dans l’univers, toutes ces questions sont les mmes. Quand nous raisonnons sur nous-mmes, notre raison d’tre et notre unicit, nous ne raisonnons qu’ partir de notre cas : nous n’avons que la terre avec laquelle comprendre les possibilits de la vie. Le but de regarder l-haut est de rpondre la question “sommes-nous seuls ou la vie est-elle partout?” et la rponse cette question va nous rendre plus capables de comprendre quel point cet endroit est unique. Dans le contexte de l’extinction de masse d’origine humaine que nous connaissons, toute rponse obtenue sur le potentiel de la vie dans l’univers va nous aider comprendre l’enjeu derrire la prservation la vie ici-bas.

Il y a quelques annes, vous avez eu une sorte d’piphanie forestire dans les Redwoods, en Californie. Puis vous avez dcouvert, durant l’critude de L’Arbre-Monde, les Great Smoky Mountains dans le Tennessee, o vous vivez en partie, au cur d’une des dernires forts primaires d’Amrique du Nord. Qu’y avez-vous appris ?
J’apprends tous les jours dans les “Smokies”. Il y a plus d’espces d’arbres ici dans le parc national qui est au bout de mon jardin qu’il n’y en a dans toute l’Europe, du Portugal la Russie. Voir ce que chacun de ces arbres fait diffrentes altitudes, sur diffrents versants des montagnes, diffrentes priodes de l’anne, diffrentes tapes de leur vie, est une ducation quotidienne. Et aller dans la fort en sachant ce que j’ai appris de L’Arbre-monde l’immense quantit de coopration qui se droule au sol et dans les airs entre les arbres, travers un immense rseau de partage de ressources cela permet de voir la fort d’une manire diffrente. Savoir que les espces cooprent travers la frontire des espces est un merveillement. C’est aussi une ducation quotidienne penser l’humanit d’une manire diffrente. Se demander quoi ressemblerait un avenir si nous vivions rellement sur terre parmi nos voisins, acceptant notre place parmi de nombreuses espces dans un rseau interdpendant plutt que d’avoir dans notre tte ce paradigme de sparatisme, de matrise et de domination.

Et sur vous-mme ?
J’essaie aussi d’apprendre ce que a fait de vivre l o je vis et non dans un endroit que l’imagination humaine s’est appropri. Jusqu’ l’ge de 55 ans, je participais peu prs pleinement cette culture qui croit que nous ne nous ralisons que pour nous-mmes, en accumulant des connaissances, de l’exprience, de la richesse. Aujourd’hui, j’essaie de dpasser cela et de prendre conscience quel point ma vie dpend de ces autres tres qui m’entourent et d’ancrer ma vie dans une participation globale “inter-tres”. C’est une tche quotidienne et difficile que de cultiver cette sensibilit. Je pense beaucoup cette citation de Thoreau Vivez chaque saison au fur et mesure ; respirez l’air, buvez la boisson, gotez le fruit et rsignez-vous l’influence de la Terre. C’est ce que j’essaie d’apprendre faire. J’essaie de voir l’endroit o j’habite comme un tre vivant part entire.

L’Arbre-monde a-t-il t un tournant dans votre uvre ? L’criture de ce livre et le fait de vivre dans les Great Smoky Mountains a-t-il non seulement chang ce sur quoi vous crivez mais aussi votre manire d’crire et votre rapport l’criture ?
Cela a certainement chang ce que j’cris. J’ai termin L’Arbre-monde ici et j’y ai crit Sidrations. Tous deux profondment concerns par la question de savoir comment retourner la terre et comment nous rhabiliter vis–vis de la communaut plus qu’humaine. Si vous regardez mes onze livres prcdents, il y a des suggestions de cet intrt cologique, mais pas encore compltement formes. Avec L’Arbre-monde, je suis pass d’une manire de raconter une histoire principalement sur la technologie et la mystique humaines, les espoirs, la peur et les rves, vers des histoires qui ont recentr l’humain vers la communaut plus qu’humaine. Ensuite, est-ce que le travail quotidien est diffrent ? Jusqu’ L’Arbre-monde, je voyais l’criture comme le but premier et le centre de l’organisation de ma journe : je me rveillais le matin et commenait crire sans quitter la maison et sans regarder par la fentre. Je ne regardais qu’ l’intrieur en me concentrant sur les 1000 mots que j’avais fixs comme mon quota journalier, par lequel je me dfinissais. Quand j’tais satisfait de ces 1000 mots, alors ma journe tait accomplie. J’ai maintenant invers cette relation entre la productivit humaine et l’attention humaine, je sais maintenant ce que Thoreau voulait dire, j’ai chang ma relation entre l’intrieur et l’extrieur. Quand je me rveille le matin au chant des oiseaux, je sors immdiatement quand je n’ai pas dormi dehors , ma premire pense s’adresse ce qui se passe l-bas, ce qui est en fleurs, le temps qu’il fait, l’endroit o il serait intressant d’aller. Je passe quelques heures marcher dehors ou nager et c’est l que me viennent la plupart du temps des ides spontanes sur mon travail. C’est une forme d’criture plus passive, plus lente, dans ma tte. C’est seulement aprs, aprs avoir dvelopp ces ides en participant ce qui se passe dehors, que je rentre les coucher sur le papier, l’ancienne.

C’est une manire de dire que vous ne dominez plus votre journe mais que d’une certaine manire vous l’embrassez. Or votre travail et votre discours aujourd’hui tendent montrer que nous devrions retourner une relation plus panthiste, plus animiste et peut-tre transcendantale, la nature, comme l’ont fait les peuples indignes depuis la nuit de temps ; que la voie de la domination de la nature, la voie judo-chrtienne, n’est plus la bonne. Mais comment faire a ?
C’est une trs bonne question et j’aime la manire dont vous l’amenez. Ce que je pratique aujourd’hui est la prsence et j’aime la faon dont vous opposez une sorte d’orientation culturelle indigne qui est celle de l’intgration avec cette culture de la domination et cette manire de forcer la nature se conformer nos souhaits. Comment fait-on cela ? On peut le faire partout, y compris dans l’environnement le plus urbain. C’est simplement une manire de cultiver la prsence plutt que d’avoir un ensemble de paradigmes o l’on demande ses voisins et son environnement de se conformer nos dsirs. Il suffit de se laisser aller l’ouverture, l’immobilit et l’attention pour devenir le destinataire de l’histoire. On n’est pas toujours celui qui raconte l’histoire. Je pense que c’est le changement culturel que nous devons oprer si nous voulons retrouver notre place dans le voisinage.

Trs bien, mais comment convaint-on les gens de ce ncessaire changement culturel ? Il semble que, pour certains d’entre-eux en tout cas, plus on les avertit, plus ils se braquent ou nient les problmes, refusent d’y croire par peur ou par gosme. Et cela contribue mettre des Trump au pouvoir, cela donne l’Amrique de Sidrations. Comment rsoudre cette part de l’quation ?
Si vous avertissez les gens, si vous argumentez avec les gens, si vous leur donnez des preuves mmes, ils vont rsister, ils ragiront contre et ils se rfugieront dans cette culture du dni et du refus, se replieront sur divers types d’ides nostalgiques, de privilges et d’exceptions. Mais si vous racontez une histoire une personne, si vous l’invitez imaginer, s’identifier ou participer quelque chose, c’est une perspective diffrente. Ils ne peuvent s’empcher d’tre entrans dans cette histoire. Les psychologues ont montr que parmi les choses qui inciteront une personne changer d’avis, il y a le fait de simplement commencer avant de lui demander quel point elle est attache son ide raconter l’histoire d’une autre personne dans une autre circonstance et de lui demander ce qu’elle ferait sa place. Les gens deviennent alors co-collaborateurs, co-auteurs de l’histoire. En les invitant participer au rcit, vous leur demandez d’exercer leur capacit d’empathie. Par consquent, la transformation va devoir passer par l’identification et l’identification par une invitation narrative. Nous devons trouver de bonnes histoires, et nous devons remettre ce qui est plus qu’humain au coeur de l’histoire. O l’avenir, aussi menaant ou catastrophique soit-il, est plein de possibilits.

Richard Powers, Sidrations (Actes Sud)
la Villa Gillet (prologue de Mode d’Emploi) le vendredi 29 octobre


Pour son livre “Sidrations”
Villa Gillet Parc de la Cerisaie, 25 rue Chazire Lyon 4e
Vendredi 29 octobre 2021 19h30


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Richard Powers : Nous devons remettre le plus qu’humain au coeur de l’histoire

Hank Gilbert