“La vision du reporter de guerre évolue de la même façon que celle de la société sur la guerre”

Adrien Jaulmes, grand reporter au Figaro, est actuellement correspondant du journal à Washington. Il a couvert de nombreux conflits, notamment en Afghanistan et en Irak, qui lui ont valu un prix Albert Londres en 2002 et un prix Bayeux Calvados-Normandie en 2007.

Il vient de publier aux Éditions des Équateurs Raconter la guerre, une histoire des correspondants de guerre“, tiré de l’exposition présentée lors du 25e Prix Bayeux, en 2018, qui avait pour but de raconter l’histoire de ces journalistes, tous médias confondus. Un travail qui a nécessité plusieurs années de recherches. Le métier de journaliste de guerre, bien particulier, n’a cessé d’évoluer, notamment grâce aux innovations technologiques. Pourtant, ses fondamentaux restent les mêmes depuis près de deux siècles. Entretien avec Adrien Jaulmes.

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Quand sont apparus les premiers correspondants de guerre ?

La décision était de faire remonter leur apparition aux premiers correspondants de guerre comme journalistes professionnels, car des tas de personnes ont en fait raconté les guerres depuis le début des premières guerres de l’humanité. Mais ils étaient soit des combattants qui racontaient leurs souvenirs, soit des poètes, soit des peintres… 

Puis, pour la première fois au milieu du XIXe siècle et cela coïncide avec le développement des médias et de la presse écrite, il y a des journaux, les gens savent lire et les ventes s’envolent. C’est à ce moment-là que des journalistes apparaissent sur les champs de bataille. Des personnes qui n’ont pas d’autre d’activités que de raconter ce qui se passe sur les champs de bataille, ce qui est quand même assez curieux.

Qui étaient ces personnes ?

Certains apparaissent lors d’une guerre un peu oubliée mais pourtant très importante : la guerre entre les États-Unis et le Mexique en 1847. Les États-Unis s’emparent d’une grande partie du territoire mexicain et de ce qui constitue actuellement le quart sud-ouest du territoire des États-Unis. Des correspondants de guerre américains partent et couvrent ce conflit. Mais leur rôle est un peu ambigu. Parfois, ils combattent, parfois, ils ont des activités militaires. 

Les vrais pionniers, les vrais premiers correspondants de guerre proprement dit, c’est-à-dire les journalistes qui n’ont pas d’autre activité que de celle de raconter le conflit, remontent à la guerre de Crimée, en 1854, quand la France et l’Angleterre attaquent la Russie. C’est d’ailleurs une histoire complètement folle. Des corps expéditionnaires partent en bateau et traversent la Méditerranée, la mer Noire, puis débarquent à Sébastopol, en Crimée. C’est une guerre épouvantable qui fait énormément de morts. Le journal du Times de Londres, qui est un des plus grands journaux à l’époque, envoie un reporter, William Howard Russell, qui part pour une aventure complètement incroyable. Ses bagages sont égarés en route. Il arrive en Crimée, il n’a absolument rien, il est obligé de s’équiper sur le terrain. C’est un pionnier, personne n’a jamais fait avant lui ce qu’il fait. Et donc il raconte et il écrit, décrit ce qu’il voit. Mais William Howard Russell se heurte à des tas de problèmes très contemporains parfois, comme des problèmes logistiques, où habiter par exemple sur un champ de bataille ? Il a des problèmes épouvantables avec l’état-major britannique. Le général qui commande le corps expéditionnaire britannique se méfie de lui et interdit à ses officiers de lui parler. Mais les soldats l’aiment bien et lui racontent des histoires. Et puis, ses articles envoyés en Angleterre déclenchent un scandale parce qu’ils racontent l’impréparation totale de l’armée britannique, l’incompétence parfois du commandement. En fait, c’est un personnage qui appartient à une histoire très ancienne, dont on a beaucoup oublié les tenants et aboutissants et en même temps qui est très proche de nous et qui exerce un métier qui ressemble assez avec celui que nous exerçons aujourd’hui. 

Le reporter Adrien Jaulmes, lors de la présentation de “Raconter la guerre, une histoire des correspondants de guerre”, en photo, le célèbre correspondant de guerre, Albert Londres
Crédits : Fiona Moghaddam

Radio France

Parmi ces correspondants à l’époque, il y a des personnes connues, des anonymes, des hommes et des femmes déjà à cette époque ? 

Oui, les journalistes font très vite partie du paysage sur les champs de bataille. Un des conflits les plus couverts au XIXe siècle est la guerre civile américaine, la guerre de Sécession. Des centaines de journalistes suivent les armées, les armées de l’Union et du Sud. Des photographes transportent leur encombrant matériel dans des chariots. Puis il y a des personnes dont on a un peu oublié l’existence, qui sont de formidables reporters, des artistes qui dessinent. Car on ne peut pas reproduire les photos à l’époque. Il faut donc faire des gravures et pour celles-ci, il faut des dessins. Des personnes formidables, prenant des risques complètement fous, se mettent au milieu du champ de bataille, sous la mitraille, et dessinent ce qui s’y passe. 

Très vite, des femmes apparaissent, car ce métier est avant tout un métier d’individu. Il n’y a pas de recrutement particulier pour être correspondant de guerre. C’est un métier un peu étrange. Ce sont essentiellement des personnalités qui se lancent là-dedans ou qui y sont propulsées par les circonstances. Et très vite beaucoup de femmes deviennent correspondantes de guerre, à une époque où elles n’occupent pas le même type de profession que leurs homologues masculins. 

Des personnes envoyées par hasard, cela veut dire qu’elles n’étaient pas envoyées par des médias ?

Le hasard n’existe pas. Mais parfois les circonstances propulsent des personnes dont ce n’est pas l’activité à faire de reportages de guerre. C’est le cas du photographe français malheureusement méconnu Bruno Braquehais. Nous sommes en 1870, il a un studio de photographie, rue de Richelieu à Paris. C’est un photographe très talentueux, sourd et muet, qui fait des portraits. Il est spécialisé dans les nus féminins. Il fait des photos de charme qui sont peintes à l’aquarelle par sa femme. Puis arrive la guerre de 1870, la défaite française, le siège de Paris, les Prussiens aux alentours de Paris, la Commune qui prend le pouvoir à Paris et tout à coup la guerre éclate dans la ville dans laquelle il vit. Bruno Braquehais prend alors sa chambre noire et réalise une centaine de plaques photographiques. On y voit Paris en train d’être détruit, les édifices incendiés, des barricades rue de Rivoli, la colonne Vendôme à terre et les canons sur la butte Montmartre. Il fait du reportage de guerre incroyable, sans être un professionnel. C’est donc la guerre qui vient à lui. Cela se produit encore de nos jours. 

Toute une génération de jeunes Syriens, par exemple, est devenue correspondants de guerre car la guerre est arrivée chez eux. Ils étaient lycéens ou étudiants et ont pris un appareil photo, une caméra et ont commencé à filmer, documenter ce qui se passait dans leur rue, dans leur ville et dans leur pays. La guerre transforme tout. Elle détruit beaucoup, mais elle a un effet transformateur dont les correspondants de guerre sont parfois le produit. 

En ces près de deux siècles d’existence du métier, quelles ont été ses grandes évolutions ?

Les évolutions les plus importantes sont des évolutions techniques. La technologie évolue, de nouvelles inventions sont découvertes et commercialisées. Les correspondants de guerre utilisent alors ces moyens pour pouvoir ouvrir de nouvelles branches de reportages. C’est le cas par exemple avec l’apparition des appareils photo avec des objectifs interchangeables et du film de 35 mm dans les années 1930. Tout à coup, cela permet de ne plus utiliser une chambre noire, d’avoir un petit appareil mobile, les temps de pose sont beaucoup plus rapides, les images peuvent être saisies sur le vif. C’est à peu près à cette époque qu’apparaissent des jeunes photographes comme Robert Capa ou Gerda Taro qui font les photos incroyables de la guerre d’Espagne que l’on connaît aujourd’hui. Tout à coup, ils ont l’air beaucoup plus modernes que ce qui se faisait quelques années auparavant. 

L’invention de l’enregistreur portatif pour la radio, comme le Nagra qui apparaît dans les années 1950, offre aussi de nouvelles possibilités. Les reporters radio peuvent aller en première ligne et faire du reportage sonore sur le champ de bataille, ce qui était beaucoup plus compliqué avant.

L’invention de la Betacam, la caméra avec une cassette vidéo, permet de s’affranchir des grosses équipes de tournage, où il fallait un preneur de son, un caméraman, un journaliste et pour laquelle il fallait surtout développer le film puis l’envoyer. La Betacam, permet à un seul journaliste reporter d’images de réaliser des reportages. 

À chaque fois, ces avancées technologiques ouvrent de nouveaux champs aux reportages de guerre. Et paradoxalement, on s’aperçoit que malgré toutes ces avancées, toutes ces inventions, toutes ces nouveautés qui ont parfois un effet transformateur sur le métier, les fondamentaux restent à peu près les mêmes. Et ils demeurent à peu près inchangés. Cette profession est en constante évolution et en même temps, conserve des traits communs très forts. 

C’est-à-dire, quelles constantes a conservé le métier au fil du temps ?

Il faut d’abord y aller. La guerre, c’est assez compliqué logistiquement. Il faut voir ce qui s’y passe. Ce n’est pas forcément évident non plus. Et il faut raconter, transmettre. Le meilleur reportage n’existe pas s’il n’est pas diffusé… Ces trois volets du reportage de guerre restent assez semblables entre William Howard Russell en Crimée en 1855 ou jusqu’à nos jours sur les champs de bataille en Syrie ou au Karabakh, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. 

Était-ce plus “facile” de raconter la guerre à l’époque qu’aujourd’hui ?

Cela n’a jamais été facile. Le reportage de guerre est une forme de reportage dans des circonstances et des contraintes particulièrement grandes. D’abord, parce que c’est dangereux, c’est compliqué. Et aussi parce que c’est confus. La guerre, c’est la confusion. La guerre, c’est le bouleversement, le chaos. On ne sait pas très bien ce qui se passe. On a une vision totalement parcellaire. Il faut arriver à donner un sens à des événements qui n’en ont pas forcément. Donc, c’est toujours un artisanat. Et c’est fait par des individus qui sont des êtres humains faillibles, qui parfois ont des coups de chance incroyable, des éclairs de génie et qui comprennent tout de suite l’importance d’un événement auquel ils viennent d’assister. Et puis, ils font aussi des erreurs ou se trompent ou ne voient pas l’essentiel. Ou parfois, pour des tas de raisons, ils, elles racontent des choses qui ne sont pas exactement telles qu’ils, elles le disent.

Vous expliquez que c’est une profession curieuse, qu’on accuse parfois de voyeurisme ou qui est accusée de raconter n’importe quoi. Cela a-t-il toujours été le cas ?

Oui. Très rapidement, avec l’apparition des premiers journalistes sur le champ de bataille, des relations assez conflictuelles se tissent avec les autorités militaires et les armées qu’ils suivent et dont ils couvrent les opérations, mais aussi avec le public. 

Deux caractéristiques sont assez embarrassantes. La première, la profession s’entoure assez vite d’une sorte de glamour et de parfum d’héroïsme, d’aventure, comme si c’était une branche particulièrement noble et passionnante du journalisme. Parallèlement, une sorte de méfiance, de critique permanente s’installe. On accuse les correspondants de guerre de biaiser la réalité, on les accuse de voyeurisme ou alors on leur reproche d’être responsables des horreurs qu’ils racontent. De l’apparition de la profession jusqu’à nos jours, le reporter de guerre est entouré de cette espèce d’aura un peu malsaine. 

Est-il compliqué de ne pas s’impliquer, de rester objectif, de ne pas venir en aide aux personnes blessées dans le conflit ?

L’objectivité n’existe pas. Sébastian Junger, un correspondant de guerre américain, qui a notamment couvert les guerres en Afghanistan ces vingt dernières années, écrivait “C’est très difficile d’écrire objectivement à propos de gens qui vous tirent dessus“. En revanche, on peut essayer d’être honnête. En donnant les circonstances dans lesquelles on se trouve, on peut essayer de garder une certaine honnêteté. L’objectivité me parait être un peu illusoire et parfois même un peu un peu dangereuse. Bien sûr, ce que vous décrivez sont des choses qui se produisent. 

Il y a une photo très célèbre surnommée “La petite fille au Napalm” d’un photographe vietnamien Nick Ut, qui travaillait pour l’agence Associated Press. Il voit surgir ce groupe de villageois dont le village vient d’être bombardé par erreur au Napalm et la petite fille a été brûlée, sur tout son corps. Elle s’est débarrassée de ses vêtements, elle court nue en hurlant sur la route et Nick Ut prend la photo. Elle fait le tour du monde et lui vaut un prix Pulitzer. Ce que l’on sait moins, c’est que la minute suivante, Nick Ut a embarqué cette petite fille dans le minibus qu’il avait et a foncé à l’hôpital. Il lui a sauvé la vie. Les reporters de guerre sont des êtres humains. C’est un métier humain. C’est un métier d’individus placés dans des circonstances extrêmes et qui se comportent comme les individus dans les circonstances extrêmes, c’est-à-dire parfois avec beaucoup d’héroïsme et d’empathie et parfois avec un peu moins d’empathie, dont ils auraient pourtant besoin.

Le rôle et la vision du journaliste de guerre ont-ils évolué au fil du temps ?

Oui, cette vision évolue un peu de la même façon que celle de la société sur la guerre. Au début du XIXe siècle, les correspondants de guerre couvrent des guerres qui se déroulent à l’étranger, assez lointaine, où il y a un petit parfum d’exotisme. Cela n’a pas vraiment de conséquence. C’est une sorte d’aventure un peu risquée. Il y a tout de même des exceptions, la guerre civile américaine, la guerre de Sécession, est très couverte par les États-Unis. Les correspondants de guerre sont américains et voient leur pays dévasté. Cette guerre est celle qui a fait le plus de morts aujourd’hui encore dans toute l’histoire des États-Unis. Un correspondant de guerre célèbre du New York Times écrit un article pendant la bataille de Gettysburg qui commence en disant “C’est vraiment un des articles les plus difficiles que j’ai eu à écrire parce que mon fils vient d’être tué dans cette bataille“. Il existe donc quand même des implications. Mais les correspondants de guerre de l’époque sont un peu vus comme des sortes d’aventuriers. 

Cela change totalement avec la Première Guerre mondiale, qui est un conflit qui bouleverse totalement les sociétés de nos pays et le métier. Une censure implacable se met en place. Les journalistes et les correspondants de guerre sont soigneusement contrôlés, parqués, encadrés. Ils ont un accès très limité au front. Curieusement, quasiment aucun journaliste n’est tué lors de ce conflit tant ils sont maintenus loin du front. Et ils sont aussi largement discrédités car ils racontent n’importe quoi, soit parce qu’ils ne savent pas ce qui se passe, soit par une sorte de mélange de patriotisme et d’autocensure. Certains l’ont même admis : “On ne pouvait pas raconter cela. Cela aurait été trop dangereux. On aurait pu démoraliser l’arrière, démoraliser les troupes.” 

Ensuite, la guerre d’Espagne en 1936 et la Seconde Guerre mondiale sont des guerres très idéologiques où chaque camp se bat pour des idées, pour le communisme, contre le fascisme… Il n’y a aucun doute moral sur la justesse de la cause. 

Cela change totalement dans les décennies qui suivent. La guerre du Vietnam est sans doute l’un des principaux tournants de ce point de vue-là. Une nouvelle génération de journalistes croit d’abord que c’est une guerre juste comme la Seconde Guerre mondiale, qui était là pour défendre le Vietnam contre le communisme. Et puis ils s’aperçoivent que les civils sont les premières victimes, que les autorités militaires américaines racontent n’importe quoi. Ils découvrent l’absurdité, l’horreur absurde qu’est la guerre et ils se mettent à dénoncer cela. Ce qui explique que la génération suivante, celle de la fin du XXe siècle, qui couvrira les guerres, civiles comme au Liban ou dans les Balkans, travaillera souvent main dans la main avec les organisations humanitaires. Ils seront essentiellement là pour dénoncer la guerre, pour la faire arrêter, pour l’empêcher. Il y a cette évolution constante du regard que l’on porte sur la guerre et que les correspondants de guerre changent eux aussi.

Se rendait-on compte à l’époque et aujourd’hui aussi, lorsque l’on est correspondant de guerre, qu’on est témoin de l’Histoire ?

Parfois, oui. Quand vous êtes à Bagdad, sur la place Firdos et que les Américains font tomber la statue de Saddam Hussein, vous vous dites que c’est un moment assez symbolique, qu’il vient de se passer quelque chose. Sur la place Tahrir, en Égypte, quand tout à coup on apprend le départ d’Hosni Moubarak et qu’une sorte d’onde, d’excitation, de joie éclate dans la foule, on sent aussi qu’il s’est passé quelque chose d’important. Puis parfois non. On était quelque part, on a vu des événements se produire. Et puis on s’aperçoit a posteriori que c’était quelque chose d’assez important. Par exemple, en Syrie, au tout début de la révolution c’est-à-dire en 2011-2012, on pouvait circuler dans les zones rebelles, notamment dans l’arrière-pays d’Alep. Et ont commencé à apparaître des prêcheurs saoudiens, des gens venus du Golfe. Et puis, tout à coup, cette rébellion au départ assez politique prenait un tournant de plus en plus religieux, de plus en plus sunnite, de plus en plus fondamentaliste. Mais c’était vraiment des détails à l’époque et les rebelles syriens eux-mêmes ne tenaient pas forcément ce discours-là. Mais on voyait ici et là des indices de ce qui était en train de se passer. Je pense qu’il fallait prêter attention à ce phénomène : la rébellion syrienne est devenue une insurrection dominée par les islamistes et dans laquelle les révolutionnaires, qui n’avaient pas d’objectifs religieux, ont été vite marginalisés, balayés, et dont ils ont été aussi les victimes.

C’est pour cela qu’il faut avoir l’œil sur les détails, tout ce qui n’a pas forcément un sens immédiatement, mais il est très important de les filmer, de les photographier et de les noter, parce que très souvent, cela dit quelque chose sur ce qui est en train de se passer. 

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“La vision du reporter de guerre évolue de la même façon que celle de la société sur la guerre”

Hank Gilbert