Interview – Nouvelle directrice, Aurélie Van Den Daele explique son projet pour le CDN-théâtre de l'Union à Limoges et son école l'Académie

Le 20 juillet 2021, le ministère de la culture annonçait la nomination de la femme de théâtre Aurélie Van Den Daele à la tête du Théâtre de l’Union-CDN du Limousin à Limoges, suite à la démission de Jean Lambert-wild en décembre 2020.

Elle devient aussi directrice de l’Académie de l’Union, école supérieure nationale de théâtre, sise à Saint-Priest-Taurion et rattachée à ce CDN. La comédienne et metteuse en scène détaille son projet pour les deux structures.

Comment, en tant que femme, réagissez-vous à la féminisation récente de grandes directions culturelles de notre région ? Maylis Decazeaux est maintenant Directrice régionale des affaires culturelles de  Nouvelle-Aquitaine (Drac). Françoise Seince dirige l’Ensa, Ecole nationale supérieure d’art, Isabelle Rouffaud  les Centres culturels municipaux de Limoges et vous  le CDN du Limousin et son Académie…

« Je réagis de manière très positive. Jusqu’à présent, ces postes de direction ont été le plus souvent occupés par des hommes. Or les femmes y ont aussi toute leur place.  Il est temps d’ouvrir une nouvelle page. D’autres femmes sont aussi à la tête de grandes structures culturelles néo-aquitaines,  Pascale Daniel-Lacombe au CDN de Poitiers, Catherine Marnas au TnBA, théâtre national à Bordeau,  sans oublier, en danse, Olivia Grandville au Centre chorégraphique national de La Rochelle.

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Pour nous toutes aujourd’hui à des postes de direction, il s’agit de montrer la voie aux générations futures de femmes, leur dire que c’est possible de bien faire leur travail, tout en étant éventuellement mère, cheffe de famille

C’était d’ailleurs l’une des motivations de ma candidature, représenter une partie de la population extrêmement nombreuse et le plus souvent laissée en arrière-plan. Il s’agit d’affirmer que nous avons les compétences pour exercer ces fonctions, que les femmes doivent s’autoriser à le faire. Pour nous toutes aujourd’hui à ces postes, il s’agit d’être des exemples pour les générations futures de filles, de femmes. Il s’agit d’ouvrir la voie en montrant que des femmes peuvent accéder à ces postes, bien faire leur travail, tout en étant éventuellement mère, cheffe de famille.

J’ai moi-même été très encouragée  par Carole Thibaud qui dirige le CDN de Montluçon. Elle a été l’une des premières à me dire que, si j’avais le désir de diriger un CDN, il fallait que je nourrisse ce désir, l’interroge, le suive, sans me dire que c’est impossible parce que je suis une femme.

Je veux aussi faire preuve de sororité, en accompagnant des femmes artistes et en m’intéressant à notre matrimoine

Dans mon projet, je veux aussi défendre l’accompagnement de femmes artistes, metteuses en scène, écrivaines, car ces accompagnements restent encore mineurs, sporadiques.

J’ai également envie de faire preuve de sororité, en regardant des destins de femmes, de grandes femmes, notre matrimoine.  Artistes,  intellectuelles, elles sont nombreuses à avoir été oubliées. Tout cela fait partie des enjeux pour rééquilibrer les grands concepts de fraternité, d’égalité, de démocratie.

C’est un gros travail que j’ai à faire à travers la programmation mais aussi les actions artistiques. Il s’agit de promouvoir bien sûr mais surtout de montrer que c’est possible concrètement, que cela se passe en actes.

Je suis contente aujourd’hui d’avoir des interlocutrices à la Drac, à l’Ensa, dans les CCM pour échanger sur ces sujets.

Notons enfin que, voici quelques temps, il n’aurait pas été possible, en tant que femme, de postuler pour la direction d’un CDN comme celui de Limoges, auquel est associé une grande école de théâtre. Il y a des avancées. Ce sont des signes, sortes d’étoiles polaires dans le ciel de tous ces combats. »

Pourquoi souhaite-t-on diriger un CDN ?

« Comme vous le savez, un CDN est toujours dirigé par un ou une artiste, qui y développe sa création. Dans mon parcours, je suis passée du jeu à la mise en scène. Dès que j’ai choisi d’être metteuse en scène, j’ai toujours travaillé de manière étroite avec des lieux.

J’ai moi-même été accompagnée. Cela m’a construit

J’ai notamment été artiste associée de deux lieux emblématiques, la Ferme de Bel-Ebat à Guyancourt dans les Yvelines puis au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie. Ils ont été des phares, des repères très importants dans mon parcours. Le geste artistique et la necessité de créer des pièces sont en moi. Mais comment les amener au public ? Cela s’est construit avec ces lieux et leur territoire.

A la Ferme de Bel-Ebat, nous avons fait un gros travail avec la jeunesse, comme à la Cartoucherie où nous avons aussi travaillé avec d’autres publics. La Cartoucherieest un lieu emblématique du théâtre, où se trouve Ariane Mnouchkine. Cet environnement est très fort.  Au départ, ce n’était pas un lieu de théâtre. Des troupes l’ont investi. Une histoire très forte imprègne ses murs, sa tradition. C’est vraiment à partir de ces lieux que j’ai construit mon parcours. Ils sont “Ma Chambre à Moi”, pour évoquer Virginia Woolf. 

J’ai aussi été très bien accompagnée par les directeurs de ces lieux, François Rancillac à l’Aquarium et Yoan Lavabre à la Ferme de Bel-Ebat. Leurs équipes ont été très présentes lors de la construction des projets. François Rancillac m’a donné la liberté de mettre en scène un spectacle tous les ans à la Cartoucherie. C’est un grand privilège pour une jeune metteuse en scène, très formateur. Voilà pourquoi j’ai envie à mon tour d’accompagner, de donner ce que  j’ai reçu, dans l’esprit d’une passation. »

Pourquoi avoir postulé pour la direction du CDN de Limoges ? Peut-être avez-vous candidaté pour d’autres CDN d’ailleurs…

« Oui, j’ai candidaté pour celui de Thionville car j’ai des origines belges du côté de mon père et italiennes du côté de ma mère. La question de la langue était au coeur du projet de Thionville qui est transfrontalier. Elle demeure d’ailleurs à Limoges. A Thionville, j’ai été dans la “short list” mais, finalement, je n’ai pas été retenue.

Dans mon désir de candidater, Limoges s’est imposé pour deux raisons : l’école de théâtre l’Académie et le territoire

Dans l’attente d’un endroit correspondant à mes projets, mes envies, je n’ai pas recandidaté de suite. Puis, Limoges s’est imposé pour deux raisons. La première, c’est l’Académie. La transmission, l’accompagnement, sont importants pour moi. Au cours des dernières années, je  suis beaucoup intervenue dans des école supérieure de théâtre. Le travail avec la jeune génération a été une expérience très forte. Elle m’a fait découvrir combien les jeunes gens sont ouverts, allant très loin dans l’interdisplinarité par exemple.

Le Limousin, magnifique écrin de nature pour mon projet La Forêt Monde

La seconde raison est le territoire. J’avais en germe un projet sur le vivant, La Forêt Monde. Je cherchais l’écrin qui pourrait accueillir cette saga et pourrait me permettre de faire mon travail en lien avec des préoccupations relatives au vivant.

Je parle plutôt de “vivant” que d’écologie car il est question de savoir comment l’art peut aller à l’encontre des pulsions destructrices de l’humanité. Jusquà présent, ces préoccupations que j’ai ont été trop souvent dissociées de mon travail.  Limoges et sa région m’ont paru l’écrin où ils pourraient s’aillier pleinement. J’ai vérifié cette intuition en faisant tout un travail de rencontres ici. »

Qu’est-ce que le projet de saga de Forêt Monde ?

« Il comporte deux aspects. Le premier s’inspire du roman L’Arbre-Monde de Richard Powers. Cet auteur américain a reçu beaucoup de prix pour son oeuvre en général et ce livre en particulier, dont le Pulitzer.

A travers des destins croisés, ce roman raconte l’Amérique, la politique forestière et le rapport des humains aux arbres. Cette grande fresque m’a énormément émue. Après Angels in América, création qui a été très importante pour nous et le public (voir ci-dessous), j’avais envie d’en retrouver la forme de fresque, de saga, voire de série. Je suis friande de séries. J’en regarde beaucoup. Je trouve que c’est un art en soi. Les feuilletons romanesques comme Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, où l’on retrouve des personnages au long cours, sont très inspirants. J’aime l’idée de proposer au public de retrouver des personnages de la même manière dans La Forêt Monde. »

La Forêt Monde se développera sur quatre ans. C’est une série de spectacles et autres formes sur le vivant, présentés au théâtre et dans d’autres lieux comme en forêt

S’agit-il d’une série de plusieurs spectacles à venir ?

« Oui. J’ai repris la structure du roman de Richard Powers. Il y aura donc : Racines, Tronc, Cime et Graines. Racines se constituera de solos joués dans des espaces naturels forestiers. Tronc et Cimes seront des spectacles, comme des épisodes de séries. Graines se composera de formats alternatifs, conférences, rencontres, projections de films. Le tout formera un spectacle racontant des destins croisés, mais ici, sur notre territoire, la France.

Le vivant, ce n’est pas seulement l’écologie. C’est aussi l’altérité, la réparation, le soin, tout ce qui peut nous donner de la force à nous tous, la communauté des humains

Le second aspect de ce projet autour du vivant est d’insuffler cette dynamique au sein même du CDN. Ce sera de programmer et travailler avec des artistes qui ont vraiment cette préoccupation au coeur. Cela ne se limite d’ailleurs pas à la seule écologie. Le vivant, c’est aussi l’alterité, la réparation, le soin, tout ce qui peut nous donner de la force à la nous tous, la communauté des humains.

Il s’agira aussi d’être un lieu exemplaire en terme de responsabilité, d’écologie, pas seulement avec des mesures comme le recyclage. Il s’agit plutôt de réfléchir tous et toutes ensemble sur ce que le théâtre peut apporter, considérant les plateaux, le public, les déplacements de public, etc. C’est être fer de lance en la matière, sachant qu’actuellement une dynamique va en ce sens dans bien des théâtres. »

Cette saga est donc un projet qui se déroulera sur plusieurs années…

« Tout à fait. J’ai déjà commencé à travailler Racines au CDN de Montluçon. Mais ce projet se déroulera sur la durée des 4 ans du premier mandat. »

Pourquoi êtes vous passée du jeu à la mise en scène ?

« Le théâtre fait partie de ma vie depuis que je suis petite. C’est le seul domaine qui me donnait envie de faire quelque chose. Toutefois, j’ai aussi fait des études de droit jusqu’au moment où je me suis dit qu’il était important d’écouter ses rêves. J’ai alors repris le fil de mes études théâtrales et, donc, du jeu. C’est par là que j’ai commencé, en faisant du théâtre amateur puis semi-professionnel. J’ai donc repris l’art dramatique au conservatoire de Clermont-Ferrand puis à Paris. »

Pourquoi avoir fait le conservatoire de Clermont-Ferrand ?

« Parce que j’ai aussi fait un DESS de Médiation Education Culture pour comprendre ce que je pouvais faire en terme de transmission. C’était à Clermont-Ferrand. Je faisais le conservatoire en art dramatique en même temps. »

Pour moi, la mise en scène n’est pas une place de cheffe

La mise en scène ?

« Un jour, en cours à Paris, j’ai bloqué sur un exercice. Je me suis mise dans le gradin et j’ai regardé mes camarades. J’ai trouvé génial de regarder comment les autres font, par où ils passent. Je garde de ce moment un souvenir extraordinaire. Cette “révélation” m’a fait comprendre que j’avais envie de m’essayer à la mise en scène.

Au début, je faisais les deux, jouer et mettre en scène. Peu à peu, j’ai perdu le plaisir de jouer. Je ne trouvais plus ma place sur scène. En revanche, j’avais beaucoup de plaisir quand je dirigeais, quand je trouvais des idées de transposition scénique. Je me suis donc orientée vers la mise en scène au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Là, je l’ai travaillée au quotidien, ce qui n’a fait que me conforter dans ce choix.

Toutefois, pour moi, la mise en scène n’est pas une place de cheffe. On écrit beaucoup collectivement. C’est une place de lanceur d’alerte, lanceur de ligne. J’aime avoir une intuition que je vois ensuite transformée au plateau par une équipe de créateurs et créatrices qui la transcendent et la démultiplient. Cela donne beaucoup de force.  »

Quelle est votre région d’origine ?

« Grenoble où j’ai grandi. »

Belle région culturellement parlant…

« Oui. J’y ai eu de grands chocs théâtraux ! »

La question du vivant aura beaucoup de sens à l’Académie, école sise à Saint-Priest-Taurion au coeur de la nature

Connaissiez-vous Limoges avant votre nomination ?

« Je connaissais plutôt Guéret où j’ai des amis. J’y venais régulièrement en touriste, ce qui m’a permis de découvrir la région. Je l’ai toujours trouvée très intéressante, dans son histoire, comme lieu de mémoire, etc. »

D’autres précisions quant au rapport àce territoire ?

« Il s’agira de savoir comment le CDN pourra s’y déplacer, rayonner, mais aussi accueillir, recevoir. Ces Maisons ont en général le souci d’aller à la rencontre mais il faut aussi une réciprocité. »

Votre projet pour l’Académie ?

« La question du vivant y aura beaucoup de sens, en raison de sa situation dans un écrin de nature à Saint-Priest-Taurion. Aucune autre école nationale supérieure de théâtre ne se trouve dans un tel lieu. C’est vraiment une particularité. Un pan de la formation pourra interroger la façon de créer en accord avec l’endroit où l’on se trouve. C’est un enjeu important pour les jeunes générations. La création ne situe plus seulement dans les boîtes noires. Elle doit aussi retrouver l’espace public. La crise covid l’a montré. 

Resserrer les liens entre l’école et le CDN qui doit être une maison pour les Académiciens et les Académiciennes

Il s’agit aussi resserrer les liens entre l’école et le CDN, avec un site commun, et en partageant l’outil, avec des spectacles donnés au CDN et des spectacles donnés à l’école. Les Académiciens et Académiciennes doivent pouvoir travailler dans ce qui est leur maison.

Enfin, il faut les soutenir en vue de leur insertion dans la profession. Suite à la crise sanitaire, la concurrence est plus forte. L’insertion est pour eux un sujet d’inquiétude plus fort qu’auparavant, en raison aussi d’une formation en partie amputée pour l’actuelle promotion. »

Depuis sa création voici plus de 20 ans, cette école accompagne plutôt bien cette insertion. Une forte proportion d’anciens Académiciens et Académiciennes travaillent dans le métier…

« C’est vrai mais n’oublions qu’il y a davantage d’écoles aujourd’hui, de formations. Il faut donc se demander comment chaque école, au plan national, accompagne différemment, afin de créer ensuite un paysage complémentaire. »

Une programmation jeune public sera aussi une priorité du CDN

La jeunesse est une préoccupation dans votre travail. Comment la faire venir au théâtre ?

« De plusieurs façon. Tout d’abord, l’idée est de créer une programmation qui s’adresse spécifiquement à la jeunesse, dès le plus jeune âge, avec des spectacles jeune public, à voir en famille ou pour les scolaires. Christophe Floderer, directeur de transition qui m’a précédé à l’Union, a commencé à le faire dès la saison 2021-2022.  Il s’agit donc d’en faire une priorité du CDN, comme c’est le cas pour d’autres salles. La politique tarifaire doit être adaptée, pour aller à l’encontre des problèmes d’accessibilité. 

Voici deux ans, j’ai créé un spectacle jeune public en Seine-Saint-Denis. J’ai observé que pour les plus jeunes, le théâtre peut-être une fête.  Toutefois, entre l’adolescence et l’âge adulte, on les perd. Cette question est à étudier.

Alors, j’ai très envie de développer des projets pour l’adolescence, joués par eux et vus par leurs pairs. Il y aura un volet d’actions emblématiques pour eux et avec eux. D’autres actions seront plus classiques pour leur montrer qu’ils peuvent pousser la porte du théâtre, de manière simple et instinctive. On est en train d’y réfléchir avec l’équipe. On a envie qu’il y ait des livres, un endroit où travailler, qu’ils puissent accéder à certaines répétitions. On a envie de faire un vrai travail, selon un principe classique de démocratisation où ils seront les acteurs et les sujets des projets.

Alice Aloy, Elsa Granat, Charlotte Lagrange et Gurshad Shaheman : quatre artistes associés pour quatre ans

Parmi les artistes associés et ceux que j’ai envie de programmer, beaucoup travaillent aux côtés de cette génération. Ils proposent des spectacles dans les établissements scolaires, ou ailleurs, dans des foyers. »

Qui sont les artistes associés ?

« Ce sont les femmes et homme de théâtre : Alice Aloy, Elsa Granat, Charlotte Lagrange et Gurshad Shaheman. Tous ont cette préoccupation, avec déjà des projets de travail avec l’Académie par exemple. Il s’agit de n’être pas seule dans cette démarche. Pour moi, c’est aussi cela le vivant. »

Pour combien de temps sont-ils artistes associés ?

« Les 4 ans du premier mandat. »

La francophonie est un attendu pour ce CDN

Vous évoquiez la question de la langue. Quelles relations du CDN avec “Les Francophonies, des écritures à la scène” ?

« La francophonie est un attendu pour ce CDN. Il a cela dans son ADN. La langue comme territoire est un concept que j’aime aussi beaucoup. Il invite au mélange, à l’ouverture. 

Je suis d’accord avec Hassane Kassi Kouyaté, directeur des “Francophonies, des écritures à la scène”, lorqu’il rappelle que la francophonie, c’est le monde. L’idée est que nous puissions coopérer, collaborer, comme c’est déjà le cas de tradition mais aussi élaborer des projets ensemble.

Les Francophonies sont une grande force de proposition, de résidences. L’équipe a une bonne connaissance du vivier d’auteurs et d’autrices francophone. Nous accueillerons sans doute d’autres continents au CDN mais cela se fera de concert avec les Francophonies, de façon à consolider cette image emblématique ici de la francophonie. Nous allons discuter avec l’équipe d’une coopération avec la mise en place de projets, de co-productions, de résidences avec la région Nouvelle-Aquitaine.

D’ailleurs cette volonté de travailler en coopération est valable pour toutes les structures du territoire. »

Avec vos origines belges, italiennes, votre goût pour la littérature américaine, quel est votre rapport à la langue ?

« Artistiquement et humainement, la langue est un fort vecteur d’émotion. C’est une question qui m’habite aussi et que j’aurai plaisir à l’interroger à Limoges, notamment avec les Francophonies.

Je n’ai pas appris les langues de ma mère et de mon père. En France et dans beaucoup d’autres pays, la langue est souvent considérée comme une barrière, des héritages à ne pas transmettre. Cela m’a beaucoup marqué. Aussi dans mes spectacles, il y a souvent des langues étrangères, serbe, anglais, arabe.

L’homme de théâtre Sylvain Creuzevault ? Evidemment, on va travailler ensemble 

Pour moi, les langues ne sont pas des vecteurs d’éloignement mais une façon de dire que le monde ne s’arrête pas à nos frontières. C’est une façon de dire comment on peut aller vers l’autre. Le théâtre doit s’emparer de ces questions de représentation, d’écoute. La langue me paraît alors comme des racines de liant. »

Quels liens possibles avec Sylvain Creuzevault, artiste associé de l’Odéon, installé avec son collectif à Eymoutiers ?

« Je connais très bien son travail que je suis depuis ses débuts mais je ne le connaissais pas personnellement. Je l’ai rencontré lors de sa création des Frères Karamazov au Théâtre de l’Union en juillet dernier. J’ai été très heureuse de sentir l’accueil chaleureux et enthousiaste du public limougeaud pour ce spectacle. On s’est tout de suite parlé très simplement. La coopération est à poursuivre. La question ne se pose même pas.

Il travaille actuellement Les Pièces didactiques, qui vont partir en tournée sur le territoire avec Léa Miquel, ancienne de l’Académie. Il faut continuer à échanger et construire avec cette équipe et ce lieu à Eymoutiers, qui est un phare dans cette région. Je vois qu’il fédère des énergies. Je trouve aussi que sa démarche d’investir ces anciens abattoirs à Eymoutiers pour les transformer en théâtre est une façon écologique de penser le théâtre. Il n’est pas toujours nécessaire de construire un bâtiment. C’est une forme d’infiltration de l’art dans le réel. Je trouve ce procédé très beau. Cette collaboration est poursuivre, entretenir, nourrir, dans une réciprocité. Quand on a un artiste comme ça dans la région, c’est formidable. Evidemment, on va travailler ensemble. »

Le théâtre doit être une fête

Qu’est-ce que le Deug Doen Group dont vous faites partie ?

« C’est le groupe de travail que je dirige encore pour quelques temps car, lorsqu’on prend la direction d’un CDNn on met en sommeil sa compagnie. »

C’est donc une compagnie…

« Oui mais nous revendiquons le terme de groupe. Deug Doen Group veut dire : “faire du bien, être agréable” en flamand. L’idée ici est d’affirmer que même lorsqu’on aborde des sujets historiques ou qui n’ont rien de facile, le théâtre doit être une fête. La question n’est pas forcément d’aimer. Il y a de grands spectacles que je n’ai pas aimés sur le moment mais qui restent très forts en moi. L’idée est donc celle de rituel, de fête un peu païenne. 

La notion de groupe est aussi très importante car, au-delà de la personne qui met e scène et à laquelle on identifie en général le spectacle, nous utilisons sur scène de nombreuses techniques et de nombreux langages. Tout le monde participe à l’écriture scénique et à faire émerger le spectacle. Le terme de compagnie, avec la structure pyramidale qu’il suppose, ne paraissait pas adapté pour souligner la volonté, qui est la nôtre, de travailler ensemble. »

Comment envisagez-vous le rapport à l’équipe du Théâtre de l’Union, suite au conflit social qui a récemment agité ce CDN et amené la démission de Jean Lambert-wild ?

« Christophe Floderer, qui a assuré la transition a fait un très beau travail, de cohésion, de liant. »

J’ai entendu l’équipe dire sur scène lors de la pésentation de la saison qu’il l’avait réparée…

« Pour nous, Laurent Lalane, directeur délégué et moi-même, nous arrivons donc dans une situation apaisée. Quand j’ai rencontré l’équipe en mars au moment de la short list, je l’ai sentie enthousiaste. Cela m’a rassurée. J’ai conscience qu’il y a eu beaucoup de souffrance au travail mais cela n’a pas atteint son envie.

Malgré le conflit social qui a agité l’Union fin 2020, l’équipe conserve l’envie, si essentielle. Elle est une grande force de proposition

Cette équipe est une grande force de proposition. C’est essentiel pour une Maison de théâtre : avoir envie. A nous de faire en sorte que cela se fasse dans la plus grande sérénité possible. Pour un CDN ou toute autre organisation, je pense qu’on est arrivé au bout du système qui veut qu’une pénibilité, de la souffrance, soient associées au travail. Il existe d’ailleurs des outils pour soulager. On a vraiment envie de continuer dans cet esprit pour qu’on puisse être au coeur de l’artistique, du projet, avec chacun et chacune des membres de l’équipe.

Avec Laurent Lalane, directeur délégué, il s’agit de constituer un binôme de complémentarité, qui va aussi permettre de protéger ma fonction d’artiste

Prendre la direction d’un CDN est une grande nouveauté pour moi mais je me sens soutenue par cette équipe. Je sens qu’elle a vraiment envie qu’on se rencontre, qu’on construise ensemble. Finalement, ce n’estpas ce qui me fait le plus peur. Dans une nouvelle aventure, on a tout simplement toujours un peu le trac. »

Il existe des co-directions, des directeurs adjoints. Qu’est-ce qu’un directeur délégué, en la personne de Laurent Lalanne ?

« Pour moi, il était très important d’élaborer le projet avec une personne qui puisse être à la fois une sorte de garde-fou et une force de proposition sur des sujets que je maîtrise moins. J’étais en compagnie. Laurent Lalanne était directeur de production au TnBA à Bordeaux. Il a une très grande connaissance des textes contemporains, de la francophonie, de l’international. L’idée est donc de constituer un binôme, qui va permettre aussi de préserver ma fonction d’artiste.

Je ne suis pas seule à représenter le CDN

On a choisi ce terme de directeur délégué car je considère que le pouvoir, qu’on associe  toujours à une fonction de direction, se partag. La pensée doit être collective. Cela ne veut pas dire que tout le monde prend part à tout, ce qui serait très fatigant pour l’équipe mais je ne représente pas à moi seule le CDN. On est une équipe et, à la direction, il y a plusieurs personnes, qui vont porter le projet ensemble. »

Pour découvrir son esthétique

Angels of America. A voir les 14, 15 et 16 décembre, au CDN-théâtre de l’Union.

Soldat.e. Inconnu.e. Sa dernière création, à voir, à Théâtre Ouvert à Paris jusqu’au 17 septembre ; puis au TnBa de Bordeaux du 16 au 19 novembre.

Entretien Muriel Mingau

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Interview – Nouvelle directrice, Aurélie Van Den Daele explique son projet pour le CDN-théâtre de l'Union à Limoges et son école l'Académie

Hank Gilbert