Julia Ducournau — Monographie de la chair

« SHE’S NOT THERE » — Mais qui êtes-vous, Julia Ducournau ?

Elle aime la musique country, pleure devant des ballets classiques, « améthyste » est tatoué sur son bras gauche et une constellation sur le droit. Peroxydée, immense dans ses jupes, rock’n’roll post hypokhâgne-khâgne à Henri IV, promo 2008 de La Fémis en scénario. Parents cinéphiles, rituels de la VHS en famille. Enfant blondinette, cachée derrière le canapé du salon, les yeux rivés sur Massacre à la tronçonneuse, visionné incognito un sombre soir de 1989. Six ans tout au plus. Puis il y a eu Shining, Wes Craven, Lynch, Cronenberg à l’adolescence, et toute cette flopée des réalisateurs.ices qui ont forgé le style de Julia. C’est décidé, quand elle sera grande, elle mettra des uppercuts en pleine face, fabriquera des collisions cinématographiques et fera des grandes choses.

Un mètre quatre vingt, des bracelets noirs, une blondeur incandescente et un sourire aux lèvres : la Croisette sera par trois fois retournée par cette tornade nommée Julia, scorpion de naissance, 37 ans, lauréate de la Palme d’Or. Sur instagram, Garance Marillier — présente dans les trois films, peut-être le fil rouge de la filmographie ducournalienne — illustrait les trois passages à Cannes de Julia : trois photos, trois Julia, trois tapis rouges, 10 ans d’écart. Entre Junior (2011) à la Semaine de la Critique, Grave (2017) et son dynamitage de la Quinzaine et Titane (2021) raflant la Palme lors de son passage en Compétition officielle, chaque sélection cannoise a offert à Julia Ducournau une expérience médiatique, critique et publique différente, allant crescendo.

Konbini la choisit pour l’épisode spécial Halloween de leur série « Vidéoclub » : son rouge à lèvres noir me séduit, ce qu’elle dit me transporte, je dis amen à Bong Joon-ho, béni-oui-oui aux slenders et autres films de genre dont je sais pertinemment que je ne les regarderai jamais. Elle déambule devant les DVD, s’emporte devant A Serbian film, adule Cronenberg — nouveau topos des interviews qui la concerneront — et fait de cette demi-heure un vrai plaisir. C’est qu’elle se fait rare, Julia. Deux-trois interviews à Toronto pour Grave (bad buzz que sont les évanouissements des spectateur.ices en festival, tapons sur les doigts de la trash Julia) ; quelques entretiens en anglais sur des scènes de cinéma et des séminaires de genre. Une photo en polaire léopard — c’est drôle, j’ai la même — sur un tournage avec M. Night Shyamalan, une absence notable des réseaux sociaux : she’s not there

C’est que Julia Ducournau paraît à contre-temps de son époque, tout en s’y intégrant étrangement bien : à Cannes, elle répond aux questions cinéphiles en citant Pasolini ou autre ; ne parle que de cinéma, cache sa vie privée. La Fémis compose beaucoup de son équipe : cercle fermé qu’est la team Ducournau. Comment y rentrer, si ce n’est qu’en adhérant pleinement à ses intentions, sa vision du cinéma, ses projets ? La continuité de l’équipe de Junior, Grave et Titane (Mange, téléfilm Canal+ réalisé en 2012, étant un léger pas de côté dans sa filmographie) reste la même : Julia est à la tête du navire. C’est que son rêve de petite fille s’est réalisé : les uppercuts, elle les envoie en pleine gueule au cinéma français — au cinéma tout court — par la seule force de ses courts ou longs-métrages. En 2021, La Nuée de Just Philippot, Teddy des frères Boukherma, sont les cousins lointains de Grave, lui-même inspiré par Sheitan de Kim Chapiron, Martyrs de Pascal Laugier et alii. Le cinéma de Ducournau a donc des ascendants et des descendants, faisant de Julia une figure de proue du cinéma de genre, du cinéma des genres, et des genres au cinéma.


« DESPAIR, HANGOVER AND ECSTASY » — Trash, crash et Cronenberg : entre mue et mutation

Tout est liquide(s) chez Ducournau : bave, cyprine, sueur, essence, pus, et surtout le sang. Personnage à part entière de Grave, c’est sa couleur rouge qui marque le film. Quand Titane sera plus rouilleux, Junior se distinguait entre deux ou trois prothèses de fausse chair. C’est que Julia Ducournau pense les corps de ses personnages comme des êtres en mue — idem pour ses films, ceci dit — dont les peaux se détachent, dont les corps se modèlent. Allégorie de l’adolescence de la jeune Justine, dite Junior : boutons, sébum, gargouillis, et mue, au sens premier ; appel de la chair qui force Justine (qui n’est plus si Junior que ça) à mordre sa soeur, se mordre elle-même, croquer avidement dans un blanc de poulet ; chair brisée et chair à vif, renforcée du titane d’Alexia, l’adulte, qui modèle son corps hors-normes jusqu’à le déchirer, littéralement.

La Mouche de David Cronenberg conjuguait avec splendeur le drame de l’humanité et les sinueuses altérations de la chair : la trans-formation même. De Cronenberg, référence majeure de Julia Ducournau, cette dernière a gardé ce sensationnalisme — dit « body horror » pour les spectateur.ices — qui administre une sorte de coup de poing dans le ventre, un haut le coeur constant conjugué à une fascination sans bornes pour le choc à l’écran. Un pique à cheveux dans une oreille ; un incendie ; des cheveux vomis par la bouche ; de la peau qui se décolle ; un doigt dévoré ; une tuerie-boucherie dans une cage d’escalier : voici, de près ou de loin, ce qui ravira les amateur.ices d’hémoglobine, comme si Quentin Tarantino et Bong Joon-ho avaient fait une enfant.

Mais c’est que quelque chose d’autre que les cavalcades sanguinolentes, extatiques et tarantinesques qui me fascinent chez Ducournau : c’est un goût pour le trash, combiné à l’humour grinçant. La réalisatrice assume en interview aimer l’humour noir, les blagues de mauvais goût, les moments d’humour qui sont une respiration à l’écriture comme au visionnage du film : le cynisme d’Alexia-première-du-nom dans Grave, le montage sonore d’une tuerie organisée coupée par un personnage dit « Jupi, pour les potes » pour Titane , le flot incessant de baston et d’insultes dans un réfectoire de self dès Junior.

Des scènes de fête et de musique, des trips sous acides et des regards obliques, du répugnant et de l’outrageant : le trash de Ducournau se situe à plusieurs niveaux, dans le collant en résille d’Alexia de Titane, comme dans le « t’as un goût de merde » de Justine à sa soeur. C’est une addition de subtils moments que l’on accepterait pas dans un film lambda, mais que l’univers ducournalien pose puis assume sans préambule, de façon crue, formidable écho au « raw », titre anglais de Grave.


« PLUS PUTE QUE TOUTES LES PUTES » — Le genre et les genres : female gaze et compagnie

Garance Marillier ondule, face à son miroir. « Première leçon de séduction / Être une pute avec éducation » : la chanson d’ORTIES résonne dans ses oreilles, accompagnant le doux baiser langoureux d’une adolescente — vierge, véto, végan — face à la glace. Quelques années plus tôt, c’était la même Garance, tomboy, qui découvrait les affres de la « féminité » et le regard masculin de ses camarades d’une classe de collège, avec quelques à-coups misandres et pseudo-violents. Ce sera Alexia, plus tard, devenue adulte, qui ondulera son corps sur sa Cadillac, sous les yeux ébahis de ses fans, sous les néons d’une foire de tuning au Cap d’Agde. Les trois métrages de Julia Ducournau s’affirment donc comme un parcours des thématiques féministes — c’est dans l’ère du temps, si et seulement si on veut les lire comme ça.

Titane a remporté la Palme d’Or : c’est historique certes, 28 ans après que Jane Campion, première et seule femme (et encore, c’était un ex aequo) a réussi cet exploit avec sa Leçon de Piano. Consécration ultime du Festival de Cannes, le film et ses propos sur la transition, la transformation subie d’Alexia en Adrien pour échapper à la police et à son passé de serial killeuse — Beatrix Kiddo n’est jamais bien loin — ont fondé une sorte d’aura à Titane : ce serait un film écrit, interprété et produit par des personnes cis, sur les vécus des personnes trans. Rajoutez à cela le « Laissez rentrer les monstres » de Julia Ducournau et voici venir les thread twitter polémiques. Si le binder homemade d’Alexia-Adrien peut y faire référence, ce n’est qu’un prisme de lecture : quoique éminemment féministe, Titane serait peut-être plutôt une fable sur l’amour inconditionnel que l’on trouve quelque part sans raison, qu’une ode du cis gaze sur les personnes trans. Si un sous- texte peut y être lu, c’est sûrement par des pointes souriantes et ouvertes d’esprit (« le besoin avide et viscéral […] d’un monde plus inclusif et plus fluide », dit-elle à Cannes) que l’on peut lire l’engagement féministe et allié des personnes trans de Ducournau : « pousse, Adrien » lors d’un accouchement pas comme les autres, une scène — finalement pas si commune — de harcèlement non pas de rue, mais de bus ; ainsi qu’une lecture en sous-texte d’un coming out d’Adrien à Vincent, « je t’aime et ce qui que tu sois ». L’amour inconditionnel vaincra, merci Julia.

C’est d’ailleurs plutôt dans son decorum que Titane s’engage : membre du collectif 50/50, Julia Ducournau choisit un casting sauvage mixte pour le rôle principal d’Alexia-Adrien, a conscience de la difficulté des scènes de nu, nombreuses dans Titane, et opte pour une équipe majoritairement féminine au plateau. « Chaque baiser lesbien est une révolution » est un tag féministe, qui revient souvent en manifestation : discrètement, Julia Ducournau fait s’embrasser langoureusement Agathe Rousselle et Garance Marillier, comme ça, l’air de rien. Dans Grave, Rabah Naït Oufella (Adrien), dira de lui-même, dès la première rencontre entre les deux nouveaux colocataires : « T’es pas une fille ? Non, ils t’ont mise avec un pédé, c’est la même chose ! ».

Ducournau ne recule devant rien : montrer du choc et du tape-à-l’oeil ainsi que de l’inhabituel : des gargouillis du ventre reviennent dans Junior, Grave et Titane, chez des personnages féminins montrés avec leurs poils et leurs culottes, leurs cheveux sales et leurs corps à vif, à nu. L’entreprise de normalisation des sexualités et de l’humanité des personnages par Julia Ducournau passe donc par celle des corps, et c’est bien ce que Iris Brey théorisera dans Le Regard féminin, une révolution à l’écran, citant Grave comme exemple dans sa tentative de conceptualisation du female gaze.

« Le corps de Justine est omniprésent, Ducournau le filme comme une enveloppe couverte de poils et d’eczéma, comme une entité répugnante et attirante. Justine découvre les codes de la féminité en même temps que son envie de chair. »

Iris Brey, Le Regard féminin : une révolution à l’écran (2020, Ed. L’Olivier)


« NESSUNO MI PUO GIUDICARE » — Les interdits moraux : mythologie, parenté et parentalité

Parfois, la vie offre des cerises sur les gâteaux que l’on apprécie déjà. Titane a remporté la Palme d’Or à Cannes : j’ai ressenti une fierté, moi qui ai participé au lobby-Ducournau, ai fait voir Grave à mon entourage, ai dû raconter cent fois le pitch difficilement comestible d’un « coming of age movie sur une ado végan qui devient cannibale ». 

Les rires d’Agathe Rousselle et Julia Ducournau dans le Palais des Festivals m’ont fait comprendre que j’avais eu raison de jeter mon dévolu sur cette réalisatrice ex-Fémis, sortie de nulle part. La gare d’un TER de Provence début août, deux semaines après la Palme d’Or, m’a envoyé un autre signe : la rencontre fortuite avec Agathe Rousselle dans un train, et la conversation d’une heure qui a suivi m’ont prouvé que j’avais eu du flair.

Elle portait des Crocs violettes et son chien s’appelle Siouxsee. La première chose qu’elle m’ait dite, c’est que Titane, c’est une tragédie. Les racines hypokhâgneuses de Julia Ducournau — et celles d’Agathe Rousselle, soit dit en passant — remontent à la surface : le cannibalisme, l’inceste et le meurtre ne seraient-ils pas les trois interdits fondamentaux de toute culture, de toute civilisation ? L’Antiquité n’a pas dit le contraire. Ce n’est pas la première à avoir exploré le thème, sanguinolent et donc éminemment cinématographique de l’anthropophagie, Claire Denis s’y étant déjà essayée en 2001 avec Trouble every day : troublantes sont les ressemblantes entre la Béatrice Dalle et sa bouche rouge sang, et Ella Rumpf dans Grave.

Dès les cinq lettres rouges du titre, l’on comprend que c’est la pesanteur du déterminisme ancestral, de la nature humaine, qui sera le thème central de Grave : comme Œdipe découvrira qu’il est le monstre incestueux, Justine regardera sa propre chair, son double sororal Alexia, la bouche ensanglantée, mimer la mort pour se régaler de la chair des autres. Elle commettra l’irréparable du doigt englouti — comme dans un conte des Atrides moderne, où Thyeste déguste ses deux fils en ragoût — de sa propre soeur, perpétuant la tradition. Grave, c’est donc une histoire de filiation et d’(in)humanité : le sang y dévale, les chairs se mettent à nu, l’ingestion côtoie le vomi, le nez qui saigne et les cicatrices sur le torse. Tornade cannoise, Ducournau ne se formalise pas des buzz autour de ses films : loin de jugements moraux ou de manichéisme, elle se contrefiche de la réputation sulfureuse d’un film pire que Cannibal Holocaust, et surtout, nessuno può giudicarla.

En outre, de la vie privée de Julia Ducournau, rien ne filtre. Si ce n’est ces deux informations, anodines de prime abord : Papa était dermato, Maman gynéco. Julia a grandi avec l’omniprésence du corps, du sang, des peaux, des verrues, blennorragies, dans les livres des parents, étrangement très présents dans son cinéma. Vincent Lindon apprend sa néo-paternité dans Titane, et la mise en scène du quotidien de Junior montre Maman appeler le médecin. Lorsqu’Adrien devient le fils immédiat, sans préambule, de Vincent, c’est d’une simplicité ahurissante : « Le sapeur Legrand c’est mon fils, et pour vous je suis Dieu. Alors le sapeur Legrand c’est Jésus, et Jésus il nous parlera quand il aura quelque chose à nous dire ».

Soeurs, parents, famille sont dépeints dans les films de Ducournau : de cet air de famille naît une parenté entre ses oeuvres, mise en exergue par l’onomastique. De Junior naît Justine, puis Alexia, entourée d’Adrien. Cette drôle de comédie humaine fait oeuvre : les mêmes prénoms renaissent, reviennent, toujours en cercle : Garance Marillier reste là dans les trois films, le t-shirt licorne reste une constante, l’équipe technique reste la même, les regards obliques et bas restent les mêmes, comme si Alexia de Titane était une soeur lointaine de Junior, elle-même petite soeur déconfite de l’Alexia de Grave.


« IT’S GETTING BORING BY THE SEA » — Ecrire un scénario : aller du baroque à l’épure

« Après une série de crimes inexpliqués, un père retrouve son fils disparu depuis 10 ans. Titane : Métal hautement résistant à la chaleur et à la corrosion, donnant des alliages très durs ». Deux lignes de résumé, des bandes annonces elliptiques et énigmatiques : de quoi attiser les foules et perpétrer le mystère, l’aura autour de ses films. Mais de quoi parlent les films de Ducournau ? La réalisatrice est entrée à La Fémis en section scénario : écrire, ça passionne la khâgneuse, torturée. Des pages et des pages de scénario, des v1, v2, v-je-ne-sais-pas-combien : les histoires seront cousues, tortueuses, sinueuses.

D’une part, l’on constate une évolution des structures des films de Julia Ducournau : si Junior s’apparentait à un récit d’apprentissage, divisé entre l’avant-puberté et l’après, le post- mutation de la petite Justine, Grave prend un tournant plus radical, plus osé. Après tout, it’s getting boring by the sea. Justine (bis) se découvrira encore elle-même, dans un scénario bariolé, rougeoyant : Grave est ponctué de séquences chocs, de car crash, de scènes d’horreur à proprement parler, d’anthropophagie, et de plans astucieux où le sang dévale, sur les cheveux des bizuths comme sur les lèvres de Justine. Alexia, plus âgée, dans Titane, fait le lien entre les mues du film : d’un plan-séquence liminaire touffu, visuellement léché, Adrien deviendra le héros d’un film sur l’amour inconditionnel. C’est d’ailleurs dans Titane, pour la première fois, que le scénario devient bicaméral : à Alexia-Adrien et son univers de tuning s’ajoute l’univers de Vincent, de Ryan, des pompiers. Du baroque du sang qui coule à l’épure d’une chambre en clair-obscur où se disent les mots et les actes de l’amour et de la mort, voilà le parcours des scénario de Ducournau.

« Je dis toujours que je fais des films d’amour, mais personne ne me croit » : Julia Ducournau, psychanalysée et (apparemment) torturée, a du plomb dans la cervelle, qu’elle illustre renforcée d’une plaque de titane chez Alexia. Des constantes persistent dans son cinéma, insistant sur la parenté de ses films : la famille, l’amour, l’envie, la mutation du corps, les pulsions et l’inhumanité, le regard sociétal sur les humain.e.s, l’exploration de ses désirs. Faire une liste des thématiques ducournaliennes serait finalement vain, car ses films, évolutifs, sont finalement peut-être plus à vivre qu’à comprendre, qu’à écouter, qu’à lire : peu de dialogues subsistent dans Titane par rapport à Grave, peu de mots. Seule l’émotion d’une histoire retorse reste, et des scènes clefs. La réalisatrice se confie beaucoup sur son rythme d’écriture, sa façon de rédiger, ses doutes et ses inspirations : comme une sportive, elle entrevoit des rayons de lumière humoristique après des scènes compliquées.

Les multiples visionnages de Junior, Grave et Titane me révèlent des scènes que je retiens plus que d’autres : certaines seront tape-à-l’oeil parce que des pivots scénaristiques (la bien nommée « finger scene », soulignée par les orgues sublimes de Jim Williams), certaines, plus dérisoires dans le scénario, me restent en tête parce qu’Alexia seule dans l’aéroport de Marseille, c’est beau, ou parce que Junior qui embrasse son pote, c’est touchant. Enfin, ce sont les mentions discrètes aux titres des films, petits clins d’œil de Julia à nous, spectateur.ices avides : le prénom de Justine (par trois fois), « Junior is dead » dans Grave, et le « c’est résistant, c’est du Titane » annonciateur. 


« DOING IT TO DEATH » — Jusqu’au boutisme et prouesses techniques

Nombreux sont les plans-séquences dans le cinéma de Julia Ducournau. Elle les construit méthodiquement, les fausse parfois avec des raccords de flou, crée des chorégraphies entières pour rajouter une prothèse, du faux sang : la scène de fête de Grave, celle de tuerie de Titane. Toujours rythmée, au doux son des Kills par exemple, certaines séquences sont des chefs d’oeuvre d’ingéniosité : jusqu’au boutiste, Julia Ducournau l’est. Touche-à- tout, aussi férue de peinture classique que de musique que de littérature romantique et gothique (la séquence de nuit de Junior, empreinte d’une esthétique à la Poe), elle ne recule devant rien. Forte d’une équipe quasiment immuable (Jim Williams au son ; Ruben Impens à la photo), elle navigue et ne fait pas de compromis sur la composition de ses plans, toujours sublimes ; les couleurs et les méthodes utilisées pour créer des univers bien spécifiques. Le mauve de la danse sur Future Islands, le jaune et le bleu se mélangeant en vert, le beige des prothèses mutantes de Junior. Cinéaste des couleurs, Julia Ducournau ne porte pourtant que du noir et du blanc, esthétique gothique oblige. 

À contre-courant de l’esthétique naturaliste et d’une volonté de cinéma-vérité, la cinéaste ne recule pas devant les ralentis, des plans d’ensembles (mention spéciale à la créature Alexia-Adrien s’échappant de la caserne en plan d’ensemble, comme Souheila Yacoub s’échappait dans la neige dans Climax chez Noé), les transitions-chocs et l’outrancier d’une musique à l’orgue pour souligner le drame de ce qu’elle raconte.

Les viscères reviennent souvent chez Julia : visuellement, par du vomi ou des entrailles, par la découpe de Gros Quick ou par la bonne gastro de Junior, mais également musicalement. Entre les musiques additionnelles, souvent là pour soutenir l’intrigue, et la bande-originale de Jim Williams (pour Titane et Grave, mais les effets sonores de Junior étaient les mêmes), le son fait office de lien dans les différentes vies des personnages, dans les mues de peaux que perd le film : si Grave commence par des « Child Variations », la musique « Lust » n’y ressemble pas plus qu’à la Justine du début. À l’Alexia serial killeuse correspondront les caisses de « Fan in Car Kill », quand « Bathroom Pieta » soulignera avec douceur la reconnaissance inconditionnelle d’un père et de son fils, quels qu’ils soient, sur ces carreaux de salle de bain roses.

Jusqu’au boutiste, Ducournau s’arme de technique, de patience, de la même équipe SFX (le génial Olivier Afonso) et de beaucoup d’ingéniosité. In fine, le plan séquence liminaire de Titane sera génial, car répété maintes et maintes fois, 47 prises, « du pur kiff », dixit Julia, que j’imagine emmitouflée dans sa polaire léopard, visionnant, derrière son combo, le déhanché d’Agathe Rousselle, sur sa Cadillac, et se disant qu’honnêtement, ce qu’elle fait, c’est viscéral, doing it to death.


 « Au lieu de nous abandonner, de nous renvoyer à notre solitude, elles nous saluent. Elles nous considèrent. Le déchirement à l’idée de quitter ces héroïnes demeure, mais on les laisse partir. Il n’y a pas de rapt. Elles sont autonomes. Elles sont libres. Reste la joie du souvenir, de savoir qu’elles vivent maintenant dans notre imaginaire. […] Justine […] et toutes les autres nous disent “Nous sommes sous vos yeux.” 
Il était temps de redresser nos regards. »

— Le Regard féminin. Une révolution à l’écran, Iris Brey.


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Julia Ducournau — Monographie de la chair